Mékong-Méditerranée : La rencontre de deux mondes

Par Nicole Denayrolles, 14 avril, 2026

1er Prix - catégorie "Photo + textes" - Concours de création en français 2026

Anongxay KEOVILAY (Laos)
Université de Perpignan Via Domitia

Collioure

Je suis originaire du Laos, un pays enclavé, une terre de montagnes sacrées et de forêts denses où la mer est un concept lointain que l'on découvre dans les livres d'école. Là-bas, mon horizon était défini par les sommets couverts de brume et par le cours tranquille des fleuves. Le Mékong, cette “Mère des eaux”, traverse nos paysages comme un souvenir ancien qui refuse de disparaître. Grandir sur ses rives m'a enseigné une forme de patience : celle de l'eau qui coule sans jamais se presser. J'y ai appris à aimer le silence des matins humides, la couleur ocre des courants après la pluie, et cette sensation d'ouverture que seul un grand plan d'eau peut offrir à l'esprit.

Cependant, une force invisible me poussait vers l'ailleurs. Cette force, c'est le français. C'est une langue que j'ai d'abord apprise par curiosité, presque par défi, comme on explore une jungle inconnue. Je rêvais de mots que je ne savais pas encore prononcer, de sonorités qui me semblaient étrangères et fascinantes. Je n'aurais jamais pu imaginer, alors que je révisais mes conjugaisons à l'ombre des frangipaniers, qu'une langue pouvait devenir un pont aussi long, me menant si loin de ma terre natale. C'est pourtant cette langue qui m'a ouvert la voie, m'offrant une bourse, un visa, et finalement un billet pour l'Occitanie.

Aujourd'hui, je me retrouve ici, à Collioure, un lieu qui semble être le point de rencontre entre mes rêves de départ et la réalité de ma nouvelle vie.

C'est sur ce rivage catalan que j'ai rencontré pour la première fois une autre immensité : la mer Méditerranée. Devant elle, le choc a été total. Je me sens à la fois éloigné de mon pays et, paradoxalement, profondément connecté à mes racines. Si la Méditerranée diffère du Mékong par son sel et ses marées discrètes, elle me procure la même sensation de liberté absolue.

Cette photographie que j'ai prise a été capturée à cet instant suspendu où le jour s'efface pour laisser place au crépuscule. Le ciel devient un tableau vivant, un mélange subtil de bleu profond, de rose poudré et d'un orange léger qui rappelle les couchers de soleil sur les plaines
de Jarres.

La lumière du soir à Collioure n'est jamais agressive ; elle est enveloppante, presque maternelle. Elle vient caresser la vieille tour de pierre, le célèbre clocher de Notre-Dame-des-Anges, dont les fondations baignent directement dans l'eau salée. En observant ce clocher à travers l'objectif, j'ai eu l'impression que le temps ralentissait son cours. Il se tient là, face au grand large, solide, imperturbable, comme un gardien qui observe l'horizon depuis des siècles. Il a vu passer les peintres, les exilés, les marins et les voyageurs. Aujourd'hui, il me regarde, moi, l'étudiant venu d'Asie du Sud-Est.

En contemplant cette scène, je ne peux m'empêcher de réfléchir au courage qu'il faut pour quitter tout ce que l'on connaît. Partir, c'est accepter de traverser des frontières visibles sur une carte, mais aussi des frontières invisibles dans son propre coeur. C'est accepter de recommencer, de réapprendre les codes d'une culture, de traduire ses émotions dans une langue qui n'est pas celle de sa mère. Sur la digue que l'on devine dans l'image, des silhouettes marchent lentement. Elles semblent minuscules face à l'immensité du ciel et de l'eau. Leur présence rend la scène humaine et vibrante. Comme moi, ces promeneurs sont peut-être venus chercher un instant de paix, un moment pour respirer profondément et admirer la beauté simple, mais nécessaire, du monde.

À Collioure, j'ai appris à voir autrement. La lumière d'Occitanie est une leçon de peinture à elle seule. J'ai appris à ralentir mon pas, à apprécier la rugosité des pierres chaudes sous mes doigts, le bruit discret du ressac contre les galets, et la façon dont la couleur de l'eau change selon l'humeur des nuages. Découvrir ce coin de France m'a enseigné une vérité fondamentale : partir loin ne signifie pas perdre ses racines. Au contraire, c'est les planter dans une terre nouvelle pour les aider à grandir et à s'étendre.

La Méditerranée ne remplace pas le Mékong dans mon coeur, elle vient élargir mon horizon personnel. À travers cette photographie, je souhaite partager le regard sincère et reconnaissant d'un étudiant laotien qui découvre l'Occitanie avec un émerveillement toujours renouvelé. Dans cette lumière de fin de journée, je comprends enfin que certains lieux, même situés à des milliers de kilomètres de notre point de départ, peuvent doucement, par la grâce d'un paysage et d'une langue partagée, devenir une seconde maison.

Rédigé par : Anongxay KEOVILAY, M1 Tourisme -Management des Transitions, Université de Nîmes, Campus de Mende.